SUBSISTANCE

Direction la Jordanie avec Jérôme Poulalier.

Un reportage sur l’eau et son utilisation par une équipe de scientifiques dans un des pays les plus pauvres en eau de la planète.

Jérôme Poulalier / Agence Poltred

Jérôme Poulalier / Agence Poltred

“Parce qu’il est parfois difficile de sensibiliser suffisamment le grand public à l’économie d’eau au quotidien, le projet Subsistance met en lumière une situation peu commune, où l’eau est à la fois le levier d’une réussite professionnelle et une condition de survie.

À quelques 3 000 kilomètres de la France, la Jordanie se place comme le 3ème pays le plus pauvre en eau à l’échelle mondiale, obligeant le rationnement dans tout le pays. Ici, l’économie d’eau n’est pas un choix mais une nécessité. À Amman, la capitale, la quasi totalité des immeubles possède une citerne sur le toit. Alimentée toutes les semaines pour subvenir aux besoins des habitants, la taille de cette citerne détermine sou- vent le niveau de revenu des familles. La toilette et ablutions quotidiennes sont conditionnées par la question de l’eau, tout comme l’utilisation des équipements ménagers. Les bouteilles coûtent cher, les filtres font légion. Chacun obtempère et s’adapte.

C’est dans cet environnement qu’émerge Subsistance, une mission archéologique composée de 18 personnes, installées au milieu du désert jordanien pour trois semaines en juillet 2018. Les mesures de restriction sont décuplées et mises en place dans un environnement encore plus contraignant. Et très vite, la gestion de l’eau s’impose comme un levier majeur du bon déroulement de la mission.

Dans le désert aride, l’été est rude. En guise de réservoir d’eau non potable, pour l’utilisation quotidienne, deux citernes en acier de 1000 litres pièce ont été conçues sur mesure par l’université Al-Hussein Bin Talal, tractées par un camion depuis Ma’an jusque sur le site. Deux mètres cubes, c’est la ration dont la mission doit se sustenter, pour la douche, la vaisselle, le rafraîchissement des boissons mais également le quotidien des fouilles, comme lorsque les sédiments nécessitent d’être séparés.

Côté eau potable, de petits centres de traitement de l’eau courante ont rempli 36 jerricans de 20 litres à raison d’un dinar jordanien pièce. Compte-tenu des restrictions nationales, le remplissage des cuves de 1000 litres n’est pas chose aisée puisque de nombreux établissements, la plupart du temps des stations services disposant d’une citerne, refusent de livrer 2000 litres d’eau par peur d’insuffisance pour les semaines à venir. Une pénurie monnaie courante en raison des difficultés de réapprovisionnement.

Ces quantités d’eau, potable comme non potable, sont évidemment trop faibles pour subvenir aux besoins de l’équipe pendant 3 semaines complètes. Malgré les nombreuses restrictions mises en place et le contrôle quotidien des réserves, un réapprovisionnement aura été obligatoire à mi-parcours. Trois personnes ont ainsi dédié une journée complète à la recherche et à la gestion du ravitaillement nécessaire à l’aboutissement de la mission. Utilisée pour la préparation du thé, la cuisson du riz et des pâtes ou des soupes diverses, le stock d’eau potable diminue rapide- ment. Les pics de chaleur à 45 degrés cette année et l’air particulièrement sec augmentent considérablement les besoins en eau, portant la consommation quotidienne par personne à 4,5 litres, contre 2 litres en moyenne en temps “normal”.

Pour passer outre, plusieurs méthodes sont utilisés sur le camp. Les protections contre le soleil sont indispensables, du chapeau classique au keffieh humide sur la tête, en passant par les manches longues et les crèmes solaires. Malgré ces précautions, trois cas de déshydrations dont un aggravé seront recensés en moins d’un mois. 

Comme le précise Mohammad Tarawneh, co-directeur de la mission, une telle mission n’est évidemment jamais sans risques et même s’il est rare d’avoir de sérieux problèmes, l’isolement ajoute un cran de nervosité. Sans connexion internet ni réseau téléphonique et à moins de 2 heures de la première route, la gestion d’une urgence prend immédiatement une autre dimension. Les dimensions santé et sécurité de la mission restent d’ailleurs les plus ardues : le stress et la fatigue s’accumulent, de même que la déshydratation quand, par négligence ou fatigue, on ne boit pas le minimum recommandé de 4 litres par jour, considérant les conditions extrêmes. À la liste des méthodes traditionnelles de survie s’ajoute le refroidissement des denrées. Il est opéré selon une technique bédouine ancestrale, consistant à coudre des serviettes autour de gourdes puis à les humidifier. La chaleur de l’eau contenue dans la gourde au contact du vent permet l’évaporation de l’humidité de la serviette, créant un transfert calorifique rafraîchissant en quelques dizaines de minutes.

En parallèle, avec plus de 4260 litres utilisés, l’eau non potable reste la plus consommée. Fournie par un unique robinet au débit réduit pour éviter le gaspillage, elle est rationnée pour les fouilles comme pour le quotidien du campement. Une seule vaisselle est réalisée par jour, le soir. Côté hygiène, les restrictions du camp autorisent une toilette rapide quotidienne… Mais elles ne permettent qu’une douche de 10 litres par semaine et par personne ; soit le volume d’une chasse d’eau. Les lessives sont effectuées dans de petites bassines, par souci d’économies toujours. Côté fouilles, deux tech- niques inhérentes à la mission sont régulièrement utilisées, dont une particulièrement gourmande en eau : la flottation et la micro-morphologie. Dans chaque cas, l’eau est nécessaire, soit pour immerger des éléments et récupérer les sédiments hydrophobes, soit pour solidifier des sédiments à l’aide d’un pulvérisateur afin de favoriser leur extraction.

Dans ces conditions, la consommation d’eau potable est très élevée et celle d’eau d’usage réduite, à l’inverse des normes occidentales. Si un français utilise en moyenne 148 litres d’eau par jour toutes utilisations confondues, un archéologue en Jordanie aura appris en quelques semaines à se contenter de 15 litres par jour et par personne, dont un tiers pour son alimentation, primordiale pour sa survie en milieu désertique et aride. Un mode de vie extrême et contraignant mais certainement révélateur de la possibilité, partout et en tout temps, de préserver les ressources en concentrant notre consommation sur ce qui est vital et primordial.”